{"id":1455,"date":"2024-09-04T07:25:46","date_gmt":"2024-09-04T05:25:46","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsjou.net\/?p=1455"},"modified":"2024-09-04T07:25:46","modified_gmt":"2024-09-04T05:25:46","slug":"4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/revuetina.editionsjou.net\/?p=1455","title":{"rendered":"#4\/ Intervention de Serge Cassini"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color has-medium-font-size wp-elements-c812ca478db2a3f7d5e50518597159f4 wp-block-paragraph\"><br><strong>LA SUBFICTION<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Japon est l\u00e9gion. Pas un jour ne sombre sans qu\u2019un compatriote officialis\u00e9, chapon sponsoris\u00e9, n\u2019\u00e9crive son guide bobo pour exposition coloniale (sont vraiment pas comme nous), son ha\u00efku boursoufl\u00e9 de notes de bas page, ses fascin\u00e9es explications illustr\u00e9es (sont myst\u00e9rieux, par rapport \u00e0 nous). Tokyo est hant\u00e9e par nos \u00e9crivains-journalistes pour magazines f\u00e9minins, et autres po\u00e8tes du d\u00e9veloppement personnel. Ils occupent l\u2019espace \u00e0 coup de m\u00e9taphores faciles, coquecigrues et simagr\u00e9es, \u00e9panouis de d\u00e9couvrir que tout ressemble \u00e0 ce qu\u2019ils pensent. Ils sont en t\u00e9l\u00e9pathie avec les villageois de petites tailles, et le sak\u00e9 est plus goutu au cr\u00e9puscule.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vivre au Japon en oubliant ces mascarades, c\u2019est former une boule noire. Comme nous le disait un pataphysicien : les Japonais r\u00e9sistent \u00e0 toute psychanalyse. Mais la France est ce grand laboratoire de confidences radiophoniques (mais qu\u2019avez-vous voulu dire exactement dans votre livre ? Vous pouvez parler librement, on est entre amis). Chacun de nos grant\u00e9crivains est un enfant au loup devenu loup-garou mondain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La subfiction refuse l\u2019explication facile (et votre enfance alors ? Et ce personnage donc, c\u2019est un peu vous quand m\u00eame ?). La subfiction refuse l\u2019interstice, commence d\u00e8s la col\u00e8re de l\u2019\u00e9criture. L\u2019irr\u00e9v\u00e9rence qui vient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La subfiction est une pratique de br\u00fblis litt\u00e9raire. On accumule, on vise une folie amorale dans les notes, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019apparaisse une bave de mots. La friction entre la boule noire et la bave de mots produit le moment dit de l\u2019\u00e9criture. La subfiction est \u00e0 l\u2019\u00e9crit sentimentale ce que le free jazz est au silence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On se regarde dans la moiteur. Il faudrait avoir honte de ce que l\u2019on \u00e9crit. Non parce que ce serait encore de la bouillie commerc\u00e9e pour Grand Public Niais. Mais parce que l\u2019\u00e9tincelle de l\u2019\u00e9criture immole le paysage d\u2019un Japon int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Se pose alors la question de la r\u00e9ception. Dans notre Grande Nation des L\u00eatres, il faut montrer patte blanche, fournir photo et exhiber son gros blurb. La subfiction produit des effets. Glitch litt\u00e9raire. Absurde banal. Autofiction onirique. Micro-uchronie. La subfiction produit des sympt\u00f4mes, des TOC, l\u2019angoisse de la phrase pleine, des paraphilies pensives, des d\u00e9rivations. La subfiction est tout ce que vous voulez : soustraction, subway, subversion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment r\u00e9agit-on au r\u00e9cit de r\u00eave d\u2019un ami ? Que faire de toutes ces affaires laiss\u00e9es par un ami mort ? On fourre tout sous le tatami et on revient \u00e0 son polar feel good. Je l\u2019entends parfois crier, mon ami lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vous avertis donc : les organes de votre litt\u00e9rature mondialis\u00e9e sont pourris. Ne restent que les \u00e9tranget\u00e9s de surfaces de la subfiction. Du glocal d\u00e9lirant et dangereux. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on voyage d\u00e9sormais. Ce sera votre insomnie de boue au c\u0153ur de l\u2019unique m\u00e9galopole hurl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et vous me ferez plaisir de regarder bien en face la cam\u00e9ra de la Grande Psycholibrairie et dire, dans un japonais parfait : \u30f4\u30a1\u30d5\u30a1\u30f3\u30af\u30fc\u30ed.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>EXTRAIT 1 : <em>Kolero<\/em> (2024)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est le r\u00e9veil le plus exigu qu&rsquo;elle ait v\u00e9cu. Un r\u00e9veil \u00e9lectrique, remarqu\u00e9, \u00e9valu\u00e9. Elle s&rsquo;attend \u00e0 avoir une vie toute simple, avec des draps propres et une gouvernante aux petits soins.<br>Ses yeux en forme de plantes creuses en pot.<br>Une grosse corneille perch\u00e9e sur la t\u00eate.<br>Elle ne la voit pas, mais la sent. La corneille est recouverte d&rsquo;une esp\u00e8ce d&rsquo;huile \u00e9paisse et visqueuse.<br>Elle regarde son corps partir en fum\u00e9e.<br>Le ciel est gris, argent\u00e9, dans les rizi\u00e8res immobiles.<br>Elle se recroqueville sur une \u00eele en aluminium. Le visage charg\u00e9 d&rsquo;enseignes au n\u00e9on, des restes de r\u00eave au fond d&rsquo;une baignoire sombre et huileuse.<br>Des nuits biseaut\u00e9es par les somnif\u00e8res et les immenses globes \u00e9blouissants du chloroforme qui insistent.<br>Quand le sommeil la v\u00e9hicule sur le lit, elle n&rsquo;est plus que courbatures et transpiration.<br>On ne peut approcher de ses seins tribaux sans se br\u00fbler \u00e0 des images.<br>En pleine journ\u00e9e, ce serait la m\u00eame chose, une canop\u00e9e de b\u00e9ton, ramenant le reste \u00e0 une crevasse miteuse.<br>Au carrefour des seins tribaux et de la crevasse miteuse, le visage est grav\u00e9 d\u2019une \u00e9nigmatique devise.<br>La corneille sur sa t\u00eate, corps vid\u00e9, club pour gentlemen, topless, jolies dames, des nichons et des culs, nichons-culs-nichons-culs-nichons, juste regarder, regarder, juste tu viens et tu regardes.<br>Kolero est l\u00e0 aussi, en costume vide.<br>L&rsquo;obscurit\u00e9 s&rsquo;installe bien confortablement.<br>Les n\u00e9ons commencent \u00e0 converger.<br>D\u00e8s le sommeil, tout s\u2019est transform\u00e9, le son, l\u2019odeur, le regard, le toucher.<br>Les nuits sont rarement plus fra\u00eeches que les jours.<br>Une puanteur inattendue qui se m\u00eale au fumet de la pizza.<br>La seule chose \u00e0 laquelle elle n\u2019est jamais confront\u00e9, c&rsquo;est un lot audacieux d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9s dor\u00e9es \u00e9clatant dans le faux matin.<br>Ses yeux n&rsquo;ont plus de rideaux.<br>Tous ses d\u00e9lires nocturnes donnent sur le m\u00eame mur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>EXTRAIT 2 : <em>Kolero<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 celles qui viennent \u00e0 la Marina, je dis :&nbsp;\u00ab&nbsp;C\u2019est l\u00e0 que Kawabata dormait nu pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 sa fin, en contemplant Enoshima.&nbsp;J\u2019ai fait une affaire en l\u2019achetant. La plus-value explose. \u00bb<br>Elles tremblent comme des poissons frits.<br>\u00ab&nbsp;Et \u00e7a, c\u2019est le tuyau que le Nobel a mis dans sa bouche.&nbsp;\u00bb<br>Je leur montre. Elles font une grimace \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une grimace.<br>\u00ab&nbsp;Le grand ensuqu\u00e9 s\u2019\u00e9tait commenc\u00e9 au whisky.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;Tu peux imaginer \u00e7a, toi, ce grand \u00e9crivain petit de taille, un tuyau dans l\u2019orifice oral, laidement endormi dans un rayon de soleil fatigu\u00e9 ?&nbsp;\u00bb<br>Elles me regardent comme si j\u2019\u00e9tais le fant\u00f4me du Nobel.<br>Je fais un clin d\u2019oeil derri\u00e8re mes lunettes noires.<br>J\u2019aime les fant\u00f4mes, car ce sont les lointains cousins du mensonge.<br>J\u2019explique \u00e0 la fille consid\u00e9r\u00e9e que lire un texte de Kawabata \u00e0 haute voix dans l\u2019appartement o\u00f9 il s\u2019est fini donne un go\u00fbt astringent particulier \u00e0 la lecture. Ce petit go\u00fbt de foie d\u2019ormeau si particulier que peu connaissent. Ce n\u2019est pas d\u00e9sagr\u00e9able. Lire comme on verse une d\u00e9coction d\u2019herbes dans le vin, synonyme de virilit\u00e9 m\u00e2le.<br>Je continue souvent en disant que j\u2019ai justement un vin rare ramen\u00e9 des jungles philippines. Un rem\u00e8de chinois dont la recette demeure un myst\u00e8re. C\u2019est une liqueur sp\u00e9ciale, orang\u00e9e et grise, et qui provoque des rires. \u00ab&nbsp;Tu veux que je te montre ?&nbsp;\u00bb<br>Des l\u00e9gendes tourbillonnent autour de cette bouteille qui a la forme du torse nu en sueur d\u2019un moine Kung-fu.<br>\u00ab&nbsp;Pas de quoi rougir ainsi. Qui rougit avoue \u00e0 moiti\u00e9.&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;C\u2019est ici, pr\u00e8s du vieux four, que Kawabata s\u2019est agenouill\u00e9. Non, ce n\u2019est pas macabre. C\u2019est important. Je suis maintenant le propri\u00e9taire de cet appartement. Je l\u2019ai eu \u00e0 prix d\u2019or.&nbsp;\u00bb<br>J\u2019explique que je pourrais en faire un mus\u00e9e, une curiosa macabra, comme disent les joueurs de mariachi, avec une statue d\u2019agenouill\u00e9 dans une petite cuisine d\u00e9sensoleill\u00e9e sentant la mer. Des bus de touristes viendraient des quatre coins du monde connu, pr\u00eats \u00e0 se couper l\u2019auriculaire pour voir l\u2019int\u00e9rieur o\u00f9 les miasmes fantasques du g\u00e9nie litt\u00e9raire dansent encore dans la lumi\u00e8re grise et orang\u00e9e d\u2019un coucher de soleil sur Enoshima.<br>Celles qui viennent \u00e0 la Marina, en ressortent toujours plus vivantes. Si elles passent la nuit avec moi, apr\u00e8s avoir consomm\u00e9 du vin philippin, elles sont revigor\u00e9es. Si elles d\u00e9cident, pour des raisons personnelles et souvent incompr\u00e9hensibles, de repartir tout de suite, je les raccompagne devant leur logement et j\u2019attends de voir la lumi\u00e8re de leur appartement s\u2019allumer pour \u00eatre s\u00fbr que tout va bien, on ne sait jamais. Je reste une partie de la nuit \u00e0 analyser, avec mes jumelles, les ombres qui vont et viennent dans leur logement. Je les appelle parfois au t\u00e9l\u00e9phone, pour v\u00e9rifier qu\u2019elles ne font pas de b\u00eatises. On n\u2019est jamais trop prudent. Ce job b\u00e9n\u00e9vole de bon samaritain dans ma voiture, ce n\u2019est pas une sin\u00e9cure, je pr\u00e9f\u00e8re quand elles passent la nuit avec moi.<br>Dans ce type de sc\u00e9nario, elles sont vite ivres \u00e0 cause du vin philippin. J\u2019essaie de les faire rire en me suspendant aux tuyaux de Kawabata. Je les mets dans ma bouche et j\u2019imite un plongeur torse nu se battant tel un moine Kung-fu contre un requin-singe.<br>Le plus souvent elles ont un fou rire \u00e0 moiti\u00e9 endormi.<br>C\u2019est fou comme les Occidentales ne tiennent pas ce genre d\u2019alcool. Ma race est beaucoup plus r\u00e9sistante.<br>Je me mets sur le balcon et j\u2019imite un moine Kung-fu foutant la pagaille au cours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie des Nobel, un moine portant un masque de Zorro et faisant tournoyer au-dessus de lui sa fid\u00e8le guitare moustachue \u00e0 la Santana.<br>M\u00eame si les filles s\u2019amusent, je leur cache quelque chose : je n\u2019aime pas Kawabata. Particuli\u00e8rement son ouvrage Les laides endormies. Je sais que c\u2019est un roman que personne ne connait. Il faut avoir rencontr\u00e9 l\u2019invisible Kodama pour savoir que Kawabata a en effet publi\u00e9 un livre clandestin, tir\u00e9 \u00e0 quelques exemplaires, sous un nom de plume. Un manuscrit secret, r\u00e9dig\u00e9 au pinceau, avec de l\u2019encre, du whisky et du sang.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity is-style-wide\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Serge Cassini<\/strong><br>N\u00e9 \u00e0 Cannes. Habite \u00e0 Tokyo. \u00c9crit. Publie beaucoup dans la solitude. A jou\u00e9 une fois la doublure de Carlos Ghosn.<br><a href=\"https:\/\/srgcssn.wixsite.com\/home\">https:\/\/srgcssn.wixsite.com\/home<\/a><br><a href=\"https:\/\/www.ecrirea.tokyo\">https:\/\/www.ecrirea.tokyo<\/a><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-buttons is-layout-flex wp-block-buttons-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-button\"><a class=\"wp-block-button__link wp-element-button\" href=\"https:\/\/revuetina.editionsjou.net\/wp\/revue_tina\/\">sommaire TINA<\/a><\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Subfiction<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1456,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7,4],"tags":[],"class_list":["post-1455","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-fictions","category-revue-tina"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.1 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>#4\/ Intervention de Serge Cassini - &lt;&lt;&lt; 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