À l’occasion de la parution du numéro 2 de TINA papier, nous proposons d’observer ici quelques objets culturels, artefacts populaires issus des conversations qui s’organisent autour de l’IA et avec elle, en périphérie, là se trouvent et s’inventent ses usages.
DYS : Voici un autre « objet culturel » crypté que tu nous présentes comme particulièrement révélateur de l’usage véritable de l’IA dans les communautés en ligne. Peux-tu nous aider à décoder cette image ?
P : Il faut bien sûr être familier de la série Star Trek Nouvelle Génération. Le peintre représenté s’appelle Data, c’est un androïde, conçu pour être sans émotion. Mais mû par son désir purement intellectuel de comprendre l’humanité qui l’a créé, il se tourne vers les arts, la peinture, la poésie, la musique, pour essayer de saisir ces émotions qu’il n’éprouve pas et qu’il pense être la clé de ce qui est d’être humain. Il montre ses peintures à Geordi, l’ingénieur en chef du vaisseau, que l’on voit à l’arrière-plan avec son visor (un dispositif qui balaie le spectre électromagnétique et transmet des images à son cerveau pour compenser sa cécité), pour avoir son avis, donc un être dépourvu d’émotion demande à une personne techniquement aveugle des conseils en peinture… Tout ce que fait Data est techniquement parfait, mais très, très ennuyeux. Même quand il tente de faire un poème amusant, par exemple sur son chat, le poème devient une sorte de torture mentale insupportable. Quand il cherche à apprécier la musique, il écoute toutes les symphonies simultanément et en accéléré, puisqu’il ne s’agit pour lui que d’un flux d’information à analyser efficacement, c’est-à-dire rapidement. Data, c’est l’intelligence artificielle parfaite : ce n’est pas un cyborg, il n’a pas un cerveau humain, il est entièrement synthétique. Dans cette image générée par IA, il est en train de peindre au beau milieu de la salle des machines. Et bien sûr, qu’est-ce qu’il peint ? Il peint une fille dans un style AI slop/manga. Il se conforme ainsi au véritable usage de l’IA générative. Il ne s’agit pas de résoudre des problèmes mathématiques millénaires pour le bien de l’humanité, ni de concevoir un plan pour éradiquer l’humanité. Il s’agit de formaliser des fantasmes qui ne viendront jamais à l’esprit de Data.
DYS : Tu nous dis que ces fantasmes ne viendront jamais à l’esprit de Data. Mais si Data ne désire rien, d’où vient alors ce qu’il peint ? Et en définitive, qui désire ?
P : Le désir ne vient pas de l’IA. Data ne désire rien, ou du moins pas de cette façon, il est uniquement mû dans la série par une curiosité intellectuelle. C’est nous, les humains, qui projetons nos fantasmes sur la machine. L’IA générative n’est pas un sujet qui désire, c’est un organe de projection du désir humain. Elle ne crée pas, elle formalise ce que nous voulons malgré nous. C’est pour ça que l’image fonctionne : ce qu’on voit, ce n’est pas le désir de Data, c’est le nôtre, délégué à la machine. Et bien sûr, ce n’est pas quelque chose qui grandit l’humanité. Data, lui, apprendrait sûrement de cela.
Et c’est là que la science fiction entre en jeu. Notre imaginaire, notre compréhension de ces objets technologiques, est largement formé par la culture populaire, notamment la littérature d’anticipation. Cette image, ce meme, est le bon objet pour questionner l’IA et son usage, parce qu’il opère un détournement intelligent du futur que cette série télévisée nous avait donné, confronté à la réalité.
Mais si on voulait être précis, dans l’univers de Star Trek, l’IA actuelle, les LLM, les modèles de diffusion, correspond plus à l’holodeck qu’à Data. L’holodeck, c’est une salle sur le vaisseau où l’on génère des environnements virtuels immersifs, des simulations dans lesquelles on peut marcher, interagir, se mouvoir. En quelque sorte, un simulateur de réalité très avancé, commandé par la voix et interactif. C’est exactement l’usage qu’en fait Geordi pour résoudre des problèmes d’ingénierie.
Et puis il y a les dérives de l’holodeck. L’holodeck n’est jamais présenté explicitement comme un outil pour l’assouvissement du désir charnel, c’est sous-entendu. Il y a des épisodes qui parlent de ces dérives, notamment « Hollow Pursuits », où un des membres d’équipage est pris dans une sorte de délusion de grandeur dans l’holodeck, ou « The Perfect Mate », où c’est sous-entendu que l’holodeck sert à des fantasmes. Le désir est toujours là, en filigrane.
La science-fiction est aussi un miroir : elle nous montre et nous permet de comprendre le monde dans lequel on vit, à travers une fiction qui n’est plus tout à fait aussi fictive. Et c’est pourquoi la culture populaire est le bon endroit pour penser la technologie et particulièrement l’IA.
notes
– pour voir le meme dans son contexte : www.reddit.com/r/weirddalle/
