« Death, destruction, God and country
When she fell
Never saw those faces ’til she got to hell »
En me réveillant, je sais que j’ai rêvé, mais j’ai déjà tout oublié. Pas le temps de noter quoi que ce soit de mon dernier rêve. En me levant pour aller me préparer un café, encore à moitié endormi, la pochette d’Helen of Troy de John Cale attire mon œil. Les associations fusent, comme si elles émergeaient directement de mes rêves toujours déjà oubliés. Je regarde la photo et une question surgit : « John Cale et le stade du miroir ? » Apparemment, il lui tourne le dos, dans sa camisole de force. D’abord, le masque de Vintage Violence en 1970. Les photos de Warhol, comme au bon vieux temps, pour The Academy in Peril deux ans plus tard. John le dandy dadaïste pour Paris1919. Le gros plan angoissé de Fear. John caché derrière d’énormes lunettes noires pour Slow Dazzle en 1975. Et la même année, cette photo pour Helen of Troy. En 1975, Hélène de Troie apparaît dans un miroir baroque, des perles autour du cou. Elle fait donc face à Cale. Est-ce elle qui l’effraie au point qu’il se recroqueville dans son fauteuil ? L’angoisse viendrait de là, John ? Kastrationsangst ? Des nuances de rouge, de noir. Un fond blanc terrifiant. Et les dorures du fauteuil et du miroir. Je reste fasciné par toutes les pochettes des albums de John Cale. J’aime particulièrement celle de Guts sur laquelle Cale inverse les rôles et apparaît, angoissant, avec son masque de joueur de hockey. Ou encore celle de Sabotage/Live que je ne me lasse pas de regarder. Mais celle qui reste la plus proche de mon cœur, c’est sans doute celle-ci, celle d’Helen of Troy. Je ne peux pas la dissocier de la chanson folle qui ouvre l’album, « My Maria », et qui n’est sans doute pas la chanson la plus connue du Gallois. La religion et la folie saturent chaque son, débordent, et les coutures (de la camisole ?) sont sur le point de craquer. Des chœurs d’église qui sonnent comme un souvenir de son enfance à Garnant. Et la guitare démente de Chris Spedding. On peut difficilement ouvrir un album de manière plus inquiétante. Helen of Troy est un album baroque. Il faudrait imaginer Cale en concert près du baldaquin du Bernin à Saint-Pierre, de quoi donner un infarctus à des générations de papes. Et rien que pour cela, cette vision, c’est toujours un bonheur d’écouter Cale. Je ne crois pas en Dieu, mais je crois en John Cale (peut-être parce que comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois ?). Sur Helen of Troy, il y a cette merveille : « I Keep a Close Watch ». Une déclaration d’amour hantée (« I still hear your voice at night / When I turn out the light ») qui commence avec son piano majestueux, sa lenteur, quelque chose d’imperturbable, et ses paroles très étranges pour dire à quelqu’un qu’on l’aime encore. À moins qu’il s’agisse d’autre chose, de plus difficile à formuler ? Mystère. Ne s’agirait-il pas d’une chanson d’amour nietzschéenne ? Il n’y avait que Cale pour l’enregistrer. J’écris cela parce que j’associe les premiers vers de « I Keep a Close Watch » (« Never win and never lose / There’s nothing much to choose / Between the right and wrong / Nothing lost and nothing gained ») à cette phrase de tonton Friedrich : « Tout ce qui se fait par amour s’accomplit toujours par-delà bien et mal » (ou : « Was aus Liebe getan wird, geschieht immer jenseits von Gut und Böse »). C’est cela que j’entends dans Helen of Troy, la voix de Cale qui va par-delà le bien et le mal. Au-delà de la superstition. Et cette revendication de la folie, l’identification totale au symptôme jeté à la face du monde par cette photo du Gallois dans sa camisole de force. Enfant au destin flingué par les premières années de sa vie passées à Garnant, Cale y apparaît comme le Saint Homme/Sinthome qu’il est devenu. En ce sens, comme le James Joyce de l’histoire du rock ? Il y a deux semaines, le Pape était à Paris. Ce qui en soit n’était pas la meilleure nouvelle du monde. Par la pochette de cet album de Cale me revient un élément de mon dernier rêve toujours déjà oublié : l’horreur papale dans Paris. La religion, un cauchemar.

László est né dans la nuit du 9 novembre 1989. Il vit entre Paris et Berlin.
à paraître aux éditions JOU :
Tricky merveille
Paru aux éditions La variation :
Lacan écoute les Cramps, 2023
Dix chansons qui troublent le genre, 2024
Lana Del Rey. Hollywood Sadcore, 2025
