(addendum à l’entretien avec Clémentine Hougue dans TINA n°2)
Au cours des années 1970, la technique du cut-up telle que développée par William Burroughs et Brion Gysin est devenue sans doute la première forme de production de texte « automatisée » à véritablement sortir des cercles de la littérature expérimentale pour infiltrer la (contre-)culture au sens large, à commencer par la Pop à travers des personnalités comme David Bowie qui en 1974, après avoir rencontré l’écrivain, exposait les principe de cette méthode d’écriture à la BBC.
En France également, parfois sous l’influence directe de Burroughs qui a longuement séjourné à Paris (où ce type de pratiques expérimentales avaient déjà cours depuis longtemps sous d’autres formes), des poètes et artistes ont à la même époque emprunté une voie comparable. C’est par exemple Claude Pélieu, qui marie le maniement de l’aléatoire à, entre autres choses, la science-fiction, genre tenu pour mineur que s’est pourtant et depuis longtemps approprié Burroughs (voir à ce sujet le livre de Clémentine Hougue publié aux éditions JOU)… On pense aussi au travail de Bernard Heidsieck, l’une de ses œuvres nous ayant servi à illustrer l’entretien dont il est ici question (calligraphie-collage épistolaire sur bandes magnétiques, 1999, reproduite, dans TINA 2 et à nouveau ici, avec l’aimable autorisation de M. Christian Janicot).

Alors que l’on parle désormais tous les jours et partout de la production automatisée d’énoncés textuels par l’IA, voire de romans entiers, la question posée par TINA à Clémentine Hougue était la suivante : serait-il légitime de voir une quelconque parenté entre le cut-up, pratique transgressive dont un des objectifs affichés était de battre en brèche la notion, jusque-là sacrée, d’auteur, et ce nouveau processus « d’écriture » qui, après tout, fait de même ?
L’IA, cependant, on le sait, ça ne veut rien dire. Bien que les conventions typographiques dans ce domaine demeurent assez flottantes, nous avons dans la plus grande partie de nos échanges utilisé l’expression IAg (avec g minuscule) pour évoquer de préférence les intelligences artificielles génératives (« créatrices » de contenus), à ne pas confondre évidemment avec l’intelligence artificielle générale (concept purement théorique) parfois abrégée IAG. Ces choses ont leur importance, sachant que les Big Tech et leurs thuriféraires jouent incessamment des confusions entre les différents types d’intelligences artificielles afin de justifier l’une par l’autre, et réciproquement en une boucle de rétroaction délibérément folle.
En tout cas, si Clémentine Hougue nous a confirmé que l’idée ou, pour certains, l’idéal d’une « écriture sans intention et sans organicité » était par exemple bien présente chez Jacques Derrida (Papier machine, Galilée, 2001), elle insiste en revanche sur la capacité du cut-up « à faire émerger des significations nouvelles », en faisant une technique au sens le plus noble : un savoir-faire issu de l’expérience humaine, et qui l’enrichit à son tour – autre forme, plus vertueuse, de boucle de rétroaction.

Plutôt que de dévoiler plus avant le contenu de l’entretien, en particulier bien sûr pour ce qu’il nous dit sur la spécificité du bouleversement représenté par les IAg et des possibilités éventuelles de réappropriation de ces technologies, on se contentera pour finir ce deuxième « texte compagnon » donné pour la parution de TINA 2 d’indiquer les références bibliographiques non mentionnées dans l’article :
Burroughs, Gysin: Œuvre Croisée, Flammarion, Paris, 1976, p. 51, textes traduits par Gérard-Georges Lemaire.
William Burroughs, La « trilogie cut-up » : The Soft Machine (1961, trad. La Machine molle), The Ticket That Exploded (1962, Le Ticket qui explosa), Nova express (1964).
Benoît Delaune, « Le cut-up chez William S. Burroughs : modèle plastique, création littéraire », thèse de doctorat en littératures comparées sous la direction de Didier Plassard, université Rennes 2, 2003.
Herbert Marcuse Culture et Société (1965), trad. Gérard Billy, Daniel Bresson, Jean-Baptiste Grasser, Minuit, Paris, 1970.
Enfin, relativement à nos interrogations sur les promesses de démocratisation de l’écrit par les entrepreneurs de l’IA, l’autrice nous renvoie à cette synthèse de l’Inserm : www.inserm.fr/actualite/quel-est-limpact-de-lia-sur-leducation/

TINA 2 – I.A. singularité, vie artificielle et sauve-qui-peut >>>>
