Qu’est-ce qui pouvait, plus que l’automobile, répondre à ces deux caractéristiques : vitesse et indépendance ?
Renault
La bagnole, la télé, le tiercé […]
Renaud
Grâce à son design et à son système d’assistance avancé, la Renault hybride Austral E-Tech 200 chevaux propose une expérience de conduite inoubliable. Je m’imagine déjà rouler sur une longue route désertique, au bord d’un canyon ou d’une cascade à l’eau rafraichissante. Le soleil se lève, rose éclatant. L’horizon acquiert progressivement forme et consistance à mesure qu’il m’annonce une nouvelle journée de liberté, loin de mes pensées parasites quotidiennes, que j’oublie miraculeusement en roulant à bord de cette pépite de Renault Austral, construction française 2024. Heureusement je viens d’obtenir mon permis, dans la vraie vie je veux dire, pas dans GTA. Ça veut pas dire que tu sais conduire, dirait mon copilote d’un air sceptique, un peu inquiet de me voir prendre le volant. Mais serais-je vraiment un être respectable sans permis, sans contrat de travail, sans carte de crédit ? Les pensées s’évaporent. Magnifique cet horizon quand même.
L’horizon, vous voyez ce que c’est ? demande ma supérieure au groupe de mécanos exclusivement composé d’hommes qui se tiennent devant nous, assis autour d’une table en forme de losange mou-biscornu, comme à la Dali. Sur le mur, le poster d’une Renault 5 modèle Turbo, style jeu vidéo, vitres teinture rose magenta, carrosserie super large, coffre surmonté d’un énorme aileron arrière. Sensations garanties, me souffle à l’oreille un des responsables qui m’aperçoit regarder l’affiche béat. L’« Horizon », c’est aussi le nom qu’un expert de chez Renault a choisi pour baptiser le « dispositif de formation » destiné aux collaborateurs motivés, et de divers horizons. C’est la ligne où l’on voit le plus loin possible, continue ma chef, le bout du bout des objectifs à atteindre pour évoluer dans sa carrière de pro, développer des compétences qui feront de soi un travailleur encore plus travailleur.
J’adore.
Les présentations se terminent. Deux heures passent et une pause. On sort dans le hall du magasin, on s’arrête devant une des voitures. Mohamed me montre le tableau de bord. Tu vois, dit-il, c’est très pratique, t’as rien à faire. T’appuies juste là. L’écran d’accueil s’allume, des icônes apparaissent. Magie. Côté passager, Sidi s’installe, teste le confort de l’habitacle, accoudoir central, siège chauffant à réglage lombaire. Pas mal. Si je me sens très bien assis place du conducteur, à l’arrière, en revanche, beaucoup moins. Pourquoi ça parait si petit ? Avant, dit Mohamed, y avait beaucoup plus d’espace à l’intérieur. C’est une cinq places pourtant ! dit Marc. Maintenant tu vois les voitures sont très grosses, répond Mohamed, la carrosserie est beaucoup plus large par rapport aux anciennes voitures, c’est calculé pour la sécurité aussi, en cas d’impact.
Plus loin, assis à son bureau au milieu de ce grand espace vide où les véhicules sont exposés à la vente, un des vendeurs en chemise blanche jette un œil sur notre petit groupe penché autour de la voiture noir satiné. Je m’extirpe délicatement. Le magasin vient d’ouvrir. L’espace de vente est calme, silencieux, tandis que de l’autre côté, le garage est déjà mouvementé. Bruits de moteur, pneumatiques qui grincent. N’achète jamais une voiture neuve, électrique, dit Mohamed. Les réparations coûtent très cher, surtout la batterie. La pancarte de vente pour L’Austral : 40189€ TTC. L’offre précise : un premier loyer de 4100€, puis 37 loyers de 405€ par mois. 37 mois, ça fait 3 ans à peu près ? J’ai toujours du mal avec les données chiffrées.
Nous sommes à Boulogne-Billancourt, chef-lieu historique des anciennes usines Renault aujourd’hui disparues, remplacées au début du siècle par un écoquartier d’urbanistes, résidences standing, HLM, agences bancaires, salle de sport à la con. De grandes avenues, un nombre minimum de places de parking, des voies piétonnes qui traversent des résidences entourées d’arbres. Des cubes dorés, imbriqués les uns sur les autres, nivellent des terrasses exposées sur un jardin d’agrément privé. Passerelles rectangulaires, toitures et façades végétalisées, couvertes de mousses et de plantes, édifices qu’on a décorés de torsions. Plus d’un siècle de pollution automobile, ça vaut bien un label écologique. On a demandé aux ouvriers d’utiliser des matériaux durables, moins polluants, mais dont on a aussi moins l’expérience, alors ça ne fonctionne pas toujours. Parfois la colle se décolle, certains des résidents se décollent aussi à leur tour et râlent. Tu vois, me montre Marc, en me désignant la face argentée d’un immeuble, tous les résidents de l’autre côté se retrouvent avec des filets accrochés sur la façade. Tout ça pour ça !
À peine un demi-siècle en arrière, des centaines d’hectares d’usines occupaient les lieux conçus pour la production de masse et le travail à la chaîne. Sur les vues aériennes de Boulogne-Billancourt, les bâtiments sont particulièrement visibles. Toitures en dents de scie, bâtiments en pierres de taille et en briques, cheminées cylindriques, rails de tramway. « Un bloc compact de rues et d’ateliers, nous disent les témoignages, sorte de cité interdite que délimitent, sur des kilomètres, de hauts murs de pierres ou de briques grises ». Un paysage dont il ne subsiste plus rien, si ce n’est le « parcours industriel » proposé par l’office touristique de la mairie.
Quelques jours avant la formation, je tente l’expérience. C’est ici qu’autrefois Louis Renault inventa la première boite de vitesses à prise directe !, lance la guide d’un ton énergique, en agitant les bras. Dans le fameux cabanon que vous apercevez là-bas. Waw… tout le monde fait les grands yeux. À travers la grille, une petite maison, augmentée d’un espace en ciment et à colombages. En face, le bâtiment en brique jaune de la Régie Renault, toujours occupé par l’entreprise. Tout part de là, incroyable non ? dit la guide visiblement survoltée. Vous êtes dans un mini atelier qui sent la cheminée, moustache, tournevis, cabane au fond du jardin et hop, une méga usine, des pièces de montage partout, une marée humaine, des vagues d’immigrés, 300, puis 500 bagnoles par jour ; puis, encore après, rayonne un technocentre de génie, 150 hectares à la pointe de l’innovation. Épatant, marmonne à sa femme un des types du groupe. A – B – C, chantonne la guide, comme s’il s’agissait d’une vieille comptine pour enfant, il y avait autant d’usines que de lettres de l’alphabet, eh oui ! Le cabanon a été déplacé de l’ancienne propriété familiale jusqu’ici.
La guide, toujours en mouvement, emprunte une avenue bordée par des gazons. On la suit, on est un petit groupe d’hurluberlus, mais qui s’efforcent de tenir la cadence, on tient le rythme, on est fort, on veut en apprendre plus, on papote sur le trajet. Magnifique ce quartier, vous ne trouvez pas ? Exceptionnel ! mais oui, ce qu’ils ont fait en quelques années, oui, tout est neuf, oui, vous habitez Boulogne ? Moi je suis revenue il y a quatre ans. Tout est si différent ! On vit là tous les jours, et on ne prend jamais le temps de s’intéresser à ce qu’on a sous les yeux, c’est vrai non ? Il y a quelques années à peine, s’exclame la guide d’un pas rapide, la démolition du site a laissé un immense espace vide à l’endroit où nous nous trouvons mesdames ; et shlak, elle dégaine un classeur photos. Regardez-moi ça, c’est toute la partie sud, et en face : l’île Seguin. Oh, incroyable ! fait le groupe.
Faudrait faire un diapo avec les photos de l’île pour voir les changements. Une vision ou un film muet en accéléré, des images comme celle du rameur, là, en-dessous du pont, glissant silencieusement à la surface de l’eau, en se propulsant à coups d’avirons répétés. L’île est déserte, les barrières d’un vaste chantier fermé au public, le long desquelles des joggers slaloment, au milieu de sculptures exposées sur une promenade en pente douce. La langue du responsable de la communication s’y déploie à merveille : nouvel espace d’avant-garde, zone artistique de la biodiversité, oasis de nature….
Les lieux suscitent en effet la métaphore. On dit de l’usine qu’elle fut forteresse, mais aussi tour de Babel. On y parle italien, espagnol, arabe, portugais, slovène, croate, macédonien, soninké, wolof, et dès les années 50, Renault propose déjà des cours d’alphabétisation et de français aux immigrés de l’usine, après leurs heures de travail. Faudrait quand même que tous ces gens soumis à d’intenses objectifs de productivité sachent lire et comprendre les consignes qu’on leur donne, les fiches techniques, les cartes, les panneaux. C’est pas du charabia. Pour construire des chars d’assaut qui nous feront gagner la guerre, des missiles, des canons, des armes de destruction massive, et des voitures, mieux vaut savoir lire et calculer non ? Au début les cours étaient déconnectés, disent les rapports. Manque une véritable stratégie pédagogique. Un vieil article mentionne des groupes de quatre niveaux distincts. Pour le groupe de niveau 3, un des objectifs m’interpelle personnellement : travail systématique de la phrase écrite. On dirait un mantra. J’aurais pu être dans le niveau 3 ?
Aujourd’hui on n’est plus à l’usine. On vient toujours de « l’étranger », mais on fait du service après-vente : réparation, entretien, gestion du magasin, service client. Certains souhaitent passer le test pour devenir officiellement électromécanicien, mais ils bloquent à cause des questions en français et du temps imparti. Dommage. Après quelques séances, Kamal saura tout de même écrire de petits messages compréhensibles. Aujourd’hui il fait tout avec ChatGPT. Il écrit en arabe et ChatGPT fait en français. Il demande à ChatGPT « fait ça », et ChatGPT le fait. Sidi, lui, quand il reviendra au pays, il se lancera dans le poulet. Une superbe aventure. Avant d’arriver chez Renault, il travaillait comme pêcheur sur un chalutier. Faut pas avoir le mal de mer, mais on peut fumer sur le bateau.
Mustapha a moins de problème pour s’exprimer à l’oral, mais je n’ai pas les compétences pour comprendre toutes ses explications. On est de retour dans la salle de classe, je suis peut-être fatigué. C’est pas compliqué, dit-il, le piston descend dans le cylindre quand la soupape est ouverte et quand elle se ferme le piston remonte, ça comprime le contenu du cylindre, ce qui provoque une pression et y a le capteur qui permet de calculer la position exacte du piston pour l’allumage, le calculateur enclenche la bobine qui transmet la décharge à la bougie par électrodes, ce qui provoque la combustion dans la chambre et la pression pousse le piston vers le bas, mais comme le piston est relié au vilebrequin, il entraine un mouvement de rotation… Hum, ah d’accord…, je fais, ça n’a pas l’air si complexe en fait… La conversation a déviée, tout le monde a quelque chose d’intéressant à dire, chacun y va de ses connaissances techniques. Les vidéos d’archives défilent sous nos yeux. Des reconstituions 3D d’un atelier dédié à la fabrique du châssis dans les années 20. Chaque pièce, chaque élément est monté manuellement. Incroyable. Les pièces s’emboitent les unes dans les autres, selon une chaîne d’opérations facilement identifiables et aboutissant à un produit fini. Comment survivre sans aucun notion de mécanique ? d’ingénieurie ? Changer une roue à la rigueur. Faudrait peut-être dessiner en même temps, avoir une vision délimitée de ce qui entre dans la structure, et ce qui n’en fait pas partie. Ceci dit, on a déjà testé ça tout à l’heure. Un des participants doit faire dessiner à son collègue l’image d’une forme qu’il a sous les yeux, le plus fidèlement possible. Son collègue, qui ne voit pas l’image, doit exécuter la forme seulement à partir des indications. Pas simple, même pour ceux qui parlent mieux français. C’était quoi ta forme ? demande Abdel à Tsering. Un trapèze. Ça un trapèze ?! tu te fous moi ? Tu trouves que ça ressembles à un trapèze ? Moi j’aurais dit un triangle dit Sidi. La ferme, dit Abdel.
