Parce qu’ils ont une utilité précise, les pictogrammes sont des signes schématiques pratiques. Même quand on ne sait pas lire, pas écrire, qu’on ne distingue pas les lettres ou qu’on ne parle pas la langue, on peut comprendre d’un coup d’œil de quoi il s’agit. Un peu comme le code de la route. Certains signes sont moins évidents que d’autres, mais le principe reste le même. Les logos des grandes marques, utilisés pour se créer une identité incontournable, parfois d’un style plus conceptuel, paraissent selon les cas plus difficiles à « décrypter », comme aiment le dire les journalistes et les spécialistes en tout genre. Je pense à l’écureuil de la Caisse d’Épargne, auquel personnellement je n’ai jamais prêté attention jusque récemment, en voyant une pub.
Bref, le signe danger inflammable, par exemple, est assez évident. Arunthathey, qui d’habitude ne parle jamais, répond tout de suite à ma question d’un mot simple et sans équivoque : « flamme ». Assis à côté d’elle, et d’un tempérament bien plus bavard, Ahmidou valide la réponse avec l’enthousiasme qui le pousse à se redresser sur sa chaise, les coudes sur la table. « Oui, bien sûr, c’est sûr que c’est le feu quoi ! Bravo, je réponds, c’est ça, c’était facile. Qui peut me dire quel danger représente le pictogramme suivant ? » L’image schématise une bouteille de gaz à l’intérieur d’un losange rouge. Personne ne sait quoi dire mais Ahmidou, galvanisé, ne compte pas s’interrompre en si bon chemin et sans plus attendre, puisqu’on en est à parler feu, m’explique comment construire facilement un lance-flamme artisanal.
« Tu prends un petit bocal que tu fixes avec une sonde au bout d’un bâton, c’est facile quoi. Dans le bocal y a du gaz et au bout de la sonde une petite flamme, alors quand tu tires sur la pompe avec le bâton la flamme sort vite de l’embout quoi. » Faute de comprendre l’ensemble de ses explications fort intéressantes, qui mélangent considérations techniques et matériel rudimentaire, je pense à l’entreprise sans laquelle cet endroit idéal où nous nous trouvons réunis en ce moment même n’existerait pas, dédié à l’insertion et à la réussite des jeunes de métropole et Outre-Mer. Total Énergies, société anonyme au capital de six milliards six cent soixante-six millions huit cent quinze mille sept cents euros, selon le chiffre indiqué sur le document des statuts constitutifs de l’association L’Industreet, 93240 Stains. « Faut tirer vers toi et voilà quoi, poursuit Ahmidou, tu peux brûler la forêt, calciner l’arbre, nettoyer les mauvaises herbes, après tu récupères beaucoup de choses quoi, les oiseaux, les rats, les plantes ». De mon côté je pense à d’autres infrastructures, aux cheminées où le gaz est brûlé, utilisé comme combustible, le pétrole brut foré, extrait, acheminé, chauffé dans les colonnes de distillation qui en séparent les différentes familles de composants, gaz liquéfié, kérosène, fioul, gazole, lubrifiants.
Lorsque j’interviens dans une autre entreprise, comme Orano (géant français du nucléaire dont le siège social est situé dans le 92), il m’est déjà arrivé d’aborder le schéma de la fission nucléaire, mais l’exploitation des hydrocarbures n’est pas le sujet du jour, et comme on a pas mal déjà dérivé avec le lance-flamme d’Ahmidou, je m’abstiens. Je me demande quels pictogrammes de danger on trouve sur les produits fournis par Total. Sans doute les mêmes que ceux des produits sanitaires ? « Je flambe », « Je fais flamber », « Je suis sous pression », « Je pollue », « Je nuis gravement à la santé », « Je ronge », « J’explose », la liste est longue, ce ne sont pas les dangers de mort qui manquent.
Durant la pause, Arunthathey sort un sachet d’apéritifs qu’elle verse sur de petites assiettes rondes en carton enroulées dans un sac. « Mixture », dit-elle. Elle montre du doigt le mot imprimé sur l’étiquette logotée du portrait d’un cuistot moustachu et souriant. Cacahuètes, tranches d’ails séchées, coriandre, chips murukku (farine de riz et lentille), les premières cuillères surprennent. Le mélange, rapporté de Porte de la Chapelle, est très épicé. Chacun mange poliment en riant avec son assiette à la main.
Dans le hall principal du bâtiment fait de bois et de béton, des jeunes jouent au ping-pong, d’autres au badminton, à l’aide de filets Decathlon installés devant une estrade à l’effigie de Total Énergies. L’Industreet, école de formation et d’insertion professionnelle financée par la multinationale, fête ses cinq ans. Elle a été inaugurée en la présence du PDG et du Président de la République. Elle offre l’opportunité à des jeunes désœuvrés « d’apprendre un métier et d’être capable de s’insérer dans une entreprise et, plus généralement, dans la société ». Moi aussi, d’une certaine façon, malgré moi, je participe à ce beau projet d’enseignement et d’inclusivité. Je viens pour former des gens à acquérir des compétences, afin qu’ils deviennent les honnêtes travailleurs et citoyens qu’on attend, ou qu’on daigne tolérer jusqu’à un certain point.
« Pourquoi ce nom ? », lit-on sur le site de l’école. Assez simple à deviner. C’est « la contraction de « industrie », secteur primordial de l’économie et du monde du travail, et de « street », un clin d’œil aux territoires, aux différentes cultures urbaines et à tous les acteurs qui œuvrent à l’insertion dans la société ». Il s’agit d’une école de formation pour les jeunes, et il est bien connu que les jeunes sont dans la street, wesh. Total peut bien être critiqué pour profiter de la guerre, augmenter ses superprofits, pratiquer l’évasion fiscale, aggraver les inégalités mondiales, détruire la planète, mais au moins elle aide la société en soutenant les jeunes qui seraient au chômage. Pas besoin de diplôme d’une grande école, des années de prépa concours ultra sélectifs ou d’être le fils de, il suffit juste d’être motivé(e), garçon comme femme. Si nous étions tous et toutes motivé(e)s en fin de compte, nous pourrions tous devenir aussi riches et puissants que les membres de l’association L’Industreet, qu’on vienne du 93, de Guyane, ou du fin fond du Gers. Une façon pour l’entreprise de communiquer une bonne image de ses engagements et de sa bonne volonté. Tous les équipements et moyens nécessaires ont été mis à disposition, les ordinateurs, les machines du plateau technique, les ateliers, les panneaux solaires, etc.
Un des étudiants m’aborde devant la machine à café. « Bonjour, vous êtes formateur ? Oui, enfin, de l’extérieur, dis-je, un peu surpris qu’il ne m’ait pas pris, comme cela a été plusieurs fois le cas avec ses camarades, pour un autre étudiant. Je ne vous ai jamais vu c’est pour ça ; vous êtes formateur de quoi ? De français, pour les étrangers, notamment ceux qui nettoient le site. » Il s’appelle Lucas. Il est arrivé il y a six mois et si tout se passe bien il est en formation pour deux ans. « Le plus dur ça va être de trouver le stage en entreprise ». Je lui dirais bien de ne pas s’en faire pour ça, que Total a tout prévu. Qu’il visionne les témoignages de ses camarades qui ont su intégrer avec fierté les secteurs qui font notre richesse, le numérique, l’énergie et les services, la production. Technicien en numérisation, ça paye sans doute mieux que formateur. Dans le pire des cas, si Lucas ne trouve pas son stage, il pourra toujours s’inscrire au master « Énergie » de l’université de Montpellier qui, paraitrait-il, vient de signer un partenariat avec Total. Une partie non négligeable de l’opinion y verrait-elle une forme de privatisation ? Peu importe. Lucas aura la chance de profiter de l’expertise des professeurs de TPA (l’association TotalEnergie Professeurs Associés), qui lui enseigneront les biens faits inéluctables de la transition énergétique et de la décarbonation.

#316/ L’Industreet ou l’école de Total Énergies, par Samuel Vandermeer
Sans pub et en accès libre, TINA online est principalement financé par les dons, à vous sur cette page >>>>> merci