Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 3 octobre 2018
Je me réveille souvent soucieux et l’esprit embrumé. Les choses que je possède sont lestées de trop d’importance. Il faudrait faire le vide, allumer un grand feu de joie. J’aime ces tâches répétitives qui ont le mérite de ne pas trop solliciter l’esprit. Nous sommes constitués de poussière d’étoiles, de bactéries et d’eau. Ce sont les histoires qui font ce que nous sommes. La première fois que je l’ai rencontrée, je lui parlais de tout et de rien pour retarder encore et encore le moment de l’embrasser. C’est peut-être cette attente qui a décuplé la saveur et la douceur de notre premier baiser. Les souvenirs sont des fleurs sauvages. Je n’aime pas me baigner à la piscine, mais à la mer oui, mieux encore dans une rivière. J’invente des mots que je suis seul à comprendre. Il arrive souvent qu’on m’arrête dans la rue en me prenant pour un ancien journaliste. De tous les petits boulots que j’ai pu faire, celui que j’ai préféré était de travailler dans un bar. J’aurais aimé être un espion. Je n’aime pas le thé mais il m’arrive d’en boire quand ma femme en désire. Dès que je vois un tapis roulé, je ne peux pas m’empêcher de penser au cadavre caché à l’intérieur. Cela fait bien longtemps que je ne porte plus de costume, que je ne mets plus ni veste ni cravate. La fatigue colle parfois sur mon visage un masque gris et flasque qui me défigure, un masque de ma face de moche pour retrouver mon vrai visage. Je n’aime pas entendre le bruit du grésillement entre deux fréquences de radio. Je n’aime pas entendre l’expression gagner des mille et des cents.
Je ne sais pas conduire. Je suis souvent embarrassée quand on m’adresse la parole pour me poser une question qui me prend au dépourvu. J’éprouve régulièrement un sentiment d’étrangeté. Je perçois le monde avec une légère sensation de flottement, proche de la perception brumeuse qu’on a de la réalité quand on subit le décalage horaire. Dès que je sors de notre appartement, je commence à perdre mes repères. J’ai l’impression que je reviens sur mes pas, que mon compagnon me fait faire des détours inutiles. Lorsque j’entends le bruit de talons dans un couloir, je pense à ma mère qui en portait tout le temps. Moi je ne peux pas, j’ai l’impression de marcher en équilibre sur un fil suspendu. J’aime me laisser faire et c’est là, précisément là, dans cet équilibre précaire, que je découvre que je me sens mieux, quand je ne décide plus entièrement du pas qui m’emporte, quand la trajectoire cesse d’être en ligne droite pour devenir dérive habitée, un glissement où le corps comprend avant la pensée, où la vie s’écrit toute seule non pas en phrases achevées mais en mots esquissés, fragiles, à l’endroit exact où l’intime frôle le collectif. Quand il pose négligemment son bras autour de mes épaules, je sens bien que je lui appartiens. Ce n’est pas que cela me gêne, mais ce n’est pas très discret. J’aime marcher pieds nus sur la moquette de notre appartement. Je ressens de l’impuissance et de la frustration. D’une certaine manière, j’ai toujours le sentiment d’être plus ou moins décalée dans la vie.

#324/ Sur le banc (21), par Pierre Ménard
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