Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 21 septembre 2018
L’écoute ouvre notre esprit à d’autres façons d’être. Mes oreilles ne sont pas des récepteurs sonores passifs, elles participent activement au processus d’audition. Les bruits de la circulation se mêlent aux voix des animaux du boulevard. Les chants sifflés des oiseaux, les jappements des chiens et les cris aigus des corneilles. J’apprends à me détacher de certaines choses. Le plus dur, c’est de dormir seul désormais. Dans la solitude de la chambre, je ne peux m’empêcher d’écouter les bruits de grotte de mon corps allongé, d’éprouver seul la douleur de mon sang, de n’avoir qu’à converser avec moi-même, en silence. Les sujets qui fâchent, je préfère les fuir en laissant le temps apaiser les tensions. Je m’enfonce dans la nuit dans un ciel sans lune, gorgé d’étoiles. La peur que suscite la colère des hommes chez un enfant est une marque qui reste toute la vie. Quand j’étais jeune, j’avais de l’énergie à revendre. Je fais semblant de dormir sur le banc pour que personne ne s’assoie à mes côtés. J’accompagne machinalement du regard une voiture qui passe sur la route. Je vois bien que quelque chose en moi se cabre. Un homme fait les cent ans sur le trottoir, il s’agite, s’agace sans qu’on devine pourquoi. Il secoue nerveusement la tête. Il y a des individus comme ça qui ne tiennent jamais en place. C’est un moment un peu étrange mais intense. Même mes souvenirs sont devenus des objets, je peux les toucher, les changer de place.

#317/ Sur le banc (20), par Pierre Ménard
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