Dans ma famille, beaucoup tenaient le pédé pour un pervers. On disait bougnoul, rital, portos. Je suis devenu ce pervers. À leur place, rien ne dit que j’aurais résisté. J’aurais pu être eux. J’aurais pu être nazi.
Je suis du côté qu’ils méprisaient. Ça me donne un titre, le droit de me croire meilleur et de parler plus haut. Je le rends. Le prendre, ce serait accepter la place qu’ils m’ont faite. Leurs peurs, leurs haines ne venaient pas d’eux. Elles étaient autour de moi comme elles avaient été autour d’eux. J’étais de ce monde, il n’y avait pas de place pour ce que j’étais. Je suis parti, et le départ m’a ouvert à d’autres qu’eux.
Leur pervers, je l’ai été. Leur victime, non.
Théo Boyadjian tient depuis 2016 un journal photographié, filmé et écrit, diffusé chaque jour sur les réseaux sociaux. Il pratique des attitudes silencieuses. Il a publié « Parler me fait peur » dans Je veux glisser une œuvre à l’intérieur d’un individu d’Alberto Sorbelli, éditions MF, 2023, et un texte dans Celebrity Café n°4, Les Presses du réel, 2020.
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