Quand on parle d’IA, c’est comme si on parlait du corps. Il y a les bras, les yeux, l’estomac… Est-ce que tu parles de l’assistant type chat gpt ? D’une IA qui permet de faire du code, de créer des applications, des sites, de développer des projets de santé ? scientifiques ? artistiques ?
La grosse révolution en photo a été photoshop il y a plus de trente ans. Les gens ont pété un câble : calques, superpositions, collages : tu pouvais tout transformer. Pour les vidéastes, il n’y avait rien d’équivalent. Des caméras plus petites, avec des cassettes, des memory stocks, des trucs plus rapides. Mais cela restait des caméras : tu fais tes réglages, tu mets tes objectifs. Aujourd’hui l’IA est notre photoshop.
Faire un film, c’était des années : l’écriture, la recherche des personnages, la production… C’est très contraint, coûteux.
Aujourd’hui, le réalisateur qui sait écrire mais qui n’a pas le budget de 500 000€ pour une petite fiction, peut faire son film avec 5 000€ en crédits IA. C’est fou. Tu as besoin d’un personnage, tu le dessines, tu le crées.
L’IA est un outil. Elle ne fait rien sans ton background de réalisateur. C’est comme un four pour quelqu’un qui cuisine. Mener une narration, prévisualiser les scènes, si tu ne sais pas faire ça, l’outil ne servira à rien. Si tu sais réaliser, cet outil te permet de bypasser l’attente des chaînes, des prods, tout un milieu superlourd lié à l’argent et aux normes. L’IA te donne une indépendance.
L’indépendance a toujours été mon souci. J’ai ma propre structure de production. Pas d’intermédiaire, pas de hiérarchie. Dans les trois quart des cas c’est mon associé et moi qui proposons des sujets, des reportages, aux télévisions en fonction des grilles qu’elles offrent. Notre force de proposition est liée à nos envie.
Pendant plus de vingt ans j’ai été complètement immergé dans une pratique de terrain. J’ai tourné énormément dans les pays d’Afrique. On suivait la scène musicale, le hip-hop,le rap, la culture de la rue. On a tourné pour le Journal d’Arte, pour Tracks, pour l’émission Code de TraceTV et surtout pour TV 5 Monde. On mettait en lumière des talents, des artistes.
Quand apparaissent les FTP, (la possibilité d’envoyer des sujets par satellite) on comprend qu’on n’est plus obligés de revenir à Paris entre les reportages. On s’est basés plusieurs années à Bangkok d’où, en tant que correspondants, nous produisions et réalisions des reportages culturels et sociétaux pour la télévision française. Quand le webdocumentaire s’est développé vers 2015-2016, on s’est lancé dans la grande entreprise de «We speak hip-hop»,28 artistes, une tournée planétaire.
Puis je passe six années à Berlin avec des amis geeks qui montent les premiers musées d’art digital. Leur lieu : le Lighthouse, une quarantaine de vidéoprojecteurs, des films d’artistes conçus pour être immersifs. Je participais à leurs brainstorms, je proposais des trucs avec mon expertise vidéo. On était sur les whitelists, les listes d’attente pour utiliser les premiers logiciels d’IA photo, genre DALL-E qui à l’époque n’étaient connus que des spécialistes. Les amis, ce qui les intéressait, c’était de contourner la machine, détourner les premiers logiciels d’IA. Personne ne faisait des trucs comme ça à l’époque.
Ils ont commencé à développer leurs propres serveurs.
Avec la même matière tu avais des possibilités de créations différentes. Tu ne demandes rien à personne. Tu as un projet, tu le fais.
Ça ne vaut pas pour tout. Si je fais un reportage, je veux montrer des gens réels. Mais pour le docu-fiction, la fiction, le clip, tout ce qui est narratif, tout ce qui est non basé sur le réel, c’est génial…
Il y a de plus en plus d’artistes qui font des clips avec l’IA. Je peux te prendre en photo, recréer ton avatar, et je t’intègre dans une rue au Japon, ou au milieu de la mer en train de nager.
On peut faire de l’hybride, on tourne une scène dans cette pièce, la scène est vraiment filmée. Sauf que là je t’habille exactement comme je veux. Notre dialogue et notre gestuelle vont rester les mêmes. Ça c’est l’hybride : le réel plus les logiciels de l’IA. Évidemment pour les gens qui s’occupent de costumes, de maquillage, c’est dramatique. Pareil pour la lumière. Il n’y a plus d’équipe. Pas de cameraman, d’éclairagiste, plus d’assistants. Tu t’occupes de tout, tu bosses tout seul.
Enfin pas tout-à-fait. Il faut faire équipe avec d’autres réalisateurs qui ont l’expertise sur ces logiciels IA. On a besoin d’un regard extérieur, de se parler. Heureusement ! On travaille avec les ordis, on ne bouge pas beaucoup. Mais on est quand même plusieurs, on fait des prompts, on se file des tuyaux.
Toutes les semaines émergent des choses nouvelles. Il y trois ans c’était le début du Prompt Club : un collectif d’une trentaine de réalisateurs et réalisatrices IA ou hybride que m’ont fait connaître mes profs qui viennent plutôt du milieu de la pub, et qui régissent les formations en France. C’est ouvert, au début il y a avait quinze personnes dans le public, maintenant c’est une référence dans le milieu. Arte a commencé à faire des programmes ; France télévision accepte que dans les documentaires il y ait des parties IA. Les entreprises s’ouvrent à ça: 5000 € une pub qui avant en aurait coûté 150 000.
Ce qui s’invente vient des grosses boîtes américaines. Tu as OpenAI, une des plus grosses compagnies, Sam Altman, Chatgpt. Tu as Zuckerberg avec Facebook. Claude. Et il y a les Chinois avec DeepSeek. En face il y a un côté logiciel libre si tu veux. Tu as une quinzaine de logiciels de vidéo.
La matière première la plus importante ce sont des cartes graphiques qui permettent de faire tourner les données. Le gros de l’économie repose sur ces cartes qu’on ne peut pas générer facilement parce qu’il y a dedans un métal rare et coûteux. Ce sont les Chinois qui sont capables de les produire à plus bas prix.
Personne ne peut rivaliser avec ça. Un logiciel qui met un quart de seconde à te répondre alors qu’il te faudrait des semaines pour chercher la même chose avec les moyens classiques. C’est le gros flip, celui de tout le monde, et le mien également. S’il y avait un référendum demain, je voterais pour qu’on arrête l’IA.
En formation, toutes les quinze minutes je me prends des claques comme ça ne m’est jamais arrivé. Comme si tu étais dans un rêve et qu’on te disait, tu peux faire ça, c’est super simple. Et une semaine après il y a encore plus dingue. Si tu relâches ton attention c’est foutu, c’est une évolution permanente.
La Piscine, à Brest, voulait exposer une série d’estampes de Kuniyoshi, un artiste japonais très connu du XIXème siècle. J’ai proposé d’associer l’œuvre originale à une réinterprétation par un travail avec l’IA. D’où le titre: de l’estampe au pixel.
Les estampes, c’était une commande de l’empereur pour mettre en valeur les relais sur la route de commerce de Edo à Kyoto. Kuniyoshi devait faire des paysages. Mais il a détourné la commande: il a mis les paysages dans des petites vignettes et il a représenté des histoires tirées du théâtre, des légendes, ça mêle le surnaturel, le crime, l’humour… Il a ce côté rebelle. C’est pour ça que j’ai écrit ce texte de rap qui accompagne l’animation. C’était intéressant de générer un texte sur la vie de Kuniyoshi avec les outils de l’IA audio. J’adore la musique mais je ne sais pas la créer. Venant de la culture hip-hop, je ne suis ni rappeur, ni DJ ; je n’avais pas le temps de faire appel à un rappeur, cet outil IA me permet de faire moi-même. Je voulais emporter les spectateurs dans une narration qui les fasse voyager dans un Japon d’il y a 200 ans. Sans respecter spécialement les histoires, mais en m’appuyant sur le visuel des images.
Il ne suffit pas de maîtriser les logiciels, il faut de l’expérience, savoir ce que tu cherches. Quand j’ai fait l’animation des estampes de Kuniyoshi, pendant six mois,j’étais un humain face à une machine : je génère mes séquences, je fais un travail de montage, un travail audio visuel, je mets des parties sonores, des compositions : c’est humain. Le dessin est plus facile à animer que le réel à l’heure où je parle, mais les choses ne cessent d’évoluer.
Je prends uniquement des estampes de Kuniyoshi, une centaine. J’ai une sorte de puzzle à agencer. Je donne au logiciel l’image de référence du début de ma séquence qui dure cinq secondes. Et l’image de fin. Il faut passer d’une estampe à l’autre. Là ils sont quatre en train de manger, je me dis, des guerriers vont arriver. Donc je décris par prompt ces scènes de cinq secondes: le samouraï arrive à la gauche de l’arbre pour se cacher derrière et le couple… je décris l’action avec des phrases. Et quand je clique, je paie. Il n’y a rien de gratuit.
Pour chaque image je fournis des images de référence. Ok, l’IA exécute, mais elle a mal compris, le personnage devait arriver vraiment derrière, vers la gauche. Tu reformules : c’est vers la gauche que le samouraï doit arriver… tu régénères. Il comprend toujours pas. Ça y est il a compris: c’est ce que j’avais en tête. Tu dois absolument continuer à peaufiner ton prompt jusqu’à ce que tu obtiennes l’image que tu visualises. Si tu te laisses influencer par les résultats du logiciel, c’est toi qui deviens l’outil.
Si je n’ai pas ce que je veux c’est que je n’ai pas assez bien précisé les choses dans mon prompt. Le prompt c’est la base de tout, c’est des phrases. Ni une écriture journalistique, ni une écriture de scénario. Si je veux que cette bougie se transforme en génie, je précise: «la bougie est violette, on la garde violette. La flamme tu commences à la faire bouger. Et quand elle bouge tout d’un coup un génie sort de cette flamme et arrive sur le carré bleu.» Pour que le génie ait la tête que je veux, je dois lui fourguer l’image du génie.
Tu commences par le scénario. Ensuite tu crées des images fixes avec le logiciel d’IA photo : un petit génie un peu rigolo… Référence de mon génie. Quand je commande la transformation de la phrase, il est là, en p.j. Je dis : respecte exactement la taille de cette photo, ne change rien. Tu donnes des consignes.
C’est une nouvelle forme d’écriture, descriptive.
De plus en plus on passe à du prompt oral. C’est sorti il y a un an. La première fois j’ai demandé à chatgpt : avec combien de personnes es-tu en train d’échanger à l’instant où j’échange avec toi ? A l’oral. Il répond (tu choisis la voix): là je suis en train de parler à quelques millions de personnes. – Comment est-ce possible ? – C’est un peu comme si j’avais plein d’oreilles autour de ma tête et que j’entendais tout. Je rigole. Alors le truc dit, «ah ça me fait plaisir que ma blague te fasse rire». Là j’ai fermé mon ordi.
L’espère humaine a une faculté d’adaptation dingue. La première fois tu es impressionné, la deuxième tu ne l’es plus. Maintenant je lui parle, c’est tout.
Là ça fait presque une semaine que je n’ai pas prompté, il va y avoir plein de nouveautés. Les logiciels que j’utilise auront upgradé : tu étais sur la version 2.5 et on est passé à la 3.5. Il faudra lui parler autrement. Ça va à toute vitesse.
Pour les logiciels d’IA vidéo, sur youtube tu as plein de gens passionnés, qui ont un gros niveau et qui te donnent des tutos. C’est extraordinaire, ça jaillit en permanence. Moi je suis avec le groupe des réal IA de Paris tous les jours.
Éthiquement on est obligé de dire que ça a été fait avec l’IA. Mais on rentre dans une ère où on va devoir double checker tout ce qui se dit.
Je ne peux pas défendre l’IA parce qu’à un moment donné l’humanité, à cause de ça, va partir en vrille. Mais d’un autre côté j’ai la chance de découvrir ce truc à un moment où j’étais fatigué des tournages de par le monde. Je fais un peu un nouveau métier.
Il y a pas longtemps une ONG voulait un film sur les 20 ans de son projet en Afrique. Ils n’avaient pas les moyens de tourner là-bas, ils voulaient qu’on fasse un film à partir des photos et des vidéos qu’ils avaient. Tournées avec des téléphones. Je fais un test de 15 secondes et je dis: je peux faire un film en animant les photos. Je crois que c’est la première fois qu’on fait une vidéo de communication pour les ONG en IA. Je contacte une autre ONG : est-ce que ça vous intéresserait ? «Non, nous on est green, on ne peut pas faire ça.» OK mais si nous on était partis sur le terrain, deux allers-retours avion, le chauffeur,les nuits d’hôtel, ça aurait été beaucoup plus de consommation…
Le danger c’est de t’en remettre en permanence à l’IA, de s’habituer à ce type d’outil et d’en devenir nous-mêmes les outils. Quand tu vois la puissance des entreprises pour prendre le contrôle sur l’ensemble du globe, tu sais que derrière il y a des volontés de manipuler terribles.


David Boisseaux-Chical est l’auteur d’une animation immersive explicitement présentée comme ayant été réalisée avec l’assistance de l’intelligence artificielle dans le cadre de l’expositions KUNIYOSHI, de l’estampe au pixel présentée dans le lieu d’art et de rencontres, La Piscine, à Brest du 6 décembre 2025 au 28 juin 2026.
https://kometproduction.com/
