#332/ À quoi sert vraiment l’IA ? Questions à P au sujet de formes d’intelligence autres, par DeYi Studio (1)

À l’occasion de la parution du numéro 2 de TINA papier, nous proposons d’observer ici quelques objets culturels, artefacts populaires issus des conversations qui s’organisent autour de l’IA et avec elle, en périphérie, là se trouvent et s’inventent ses usages.

DYS : La vidéo dure seize secondes, le temps d’une réplique. Elle semble extraite de l’un des films de la série StarWar. En réalité elle est entièrement générée par IA. Le dialogue est parfaitement synchronisé avec le mouvement des lèvres. La dernière image ne laisse aucune place au doute : il s’agit d’un détournement. Tu nous signales cet objet culturel comme très symptomatique et remarquable. Pourquoi ?

P : C’est sa dimension autoréflexive qui m’intéresse car elle est assez rare. La démonstration critique est totalement paradoxale : elle interroge le bon usage des ressources, et dans l’imaginaire collectif c’est un data center qui les fournit pour produire une telle vidéo, même si elle n’en a pas nécessairement exigé un. C’est donc l’idée qu’un data center ait été nécessaire pour créer cette vidéo sur la nécessité de nouveaux data centers qui fait le paradoxe. Mais la subtilité est dans la surprise comique de la dernière image. C’est une blague d’adolescent libidineux, mais le véritable contenu réside justement dans cette forme humoristique douteuse. Après avoir opposé deux visions de l’IA dans le dialogue initial, la candeur de Padmé qui imagine des avancées dans la recherche sur le cancer, et les mauvaises intentions d’Anakin dont le silence désabusé laisse deviner qu’il vise le potentiel économique et/ou politique d’une manipulation de l’opinion, on est brutalement, pour conclure, ramené à la trivialité de l’usage le plus fréquent de la génération d’image : la lubricité. C’est ce basculement final qui est intelligent. Ça documente très concrètement l’utilisation de l’IA en deçà des discours marketing et des polémiques médiatiques (sauver l’humanité VS détruire l’humanité) et ça témoigne d’une compréhension assez fine parce que ce basculement désengage les deux positions dominantes, technophiles ou technophobes, pour ramener à quelque chose de beaucoup plus trivial qui court-circuite radicalement ce pseudo débat.

La vidéo se moque d’elle-même. Elle assume le côté vain de ce travail avec l’IA, le fait de mobiliser des ressources considérables pour produire du trivial, du futile. Mais cela acte aussi une réalité totalement passée sous silence, et pourtant affichée au grand jour : l’IA est le plus souvent utilisée pour assouvir des désirs charnels, ou, comme dit la génération Z, gooning. Et cela n’a pas été possible sans un travail colossal : les premiers modèles, de diffusion ou LLM, n’étaient pas capables de ce genre d’exploits. Il a fallu un énorme travail pour décensurer, réentraîner les modèles, développer de nouveaux outils, de nouvelles techniques pour qu’ils permettent ce genre de choses… Cela fait avancer l’IA, probablement autant, voir plus, que ne le font les entreprises qui ont créé les modèles à l’origine.

Et au final, notre nouveau monde est maintenant peuplé de filles à la poitrine démesurée.

notes
– pour voir le meme dans son contexte : www.reddit.com/r/aiwars/
– pour voir la séquence originale dans le film Star Wars Episode II – Attack of the Clones : www.youtube.com/watch?v=EmW74ZpGGOI