(Autour de TINA n°2, en vente actuellement)
Lorsqu’on est comme moi peu convaincu des bienfaits de l’I.A. générative, il faut s’attendre, tôt ou tard, à être taxé de technophobie. Je plaide coupable : à plus d’un titre, je suis technophobe. Parmi les symptômes qui permettent de reconnaître (et, à terme, de dénoncer) les individus atteints de cette maladie vicieuse, figure la propension à travailler de préférence avec des outils informatiques plus ou moins désuets : ordinateur d’occasion ne pouvant supporter les dernières mises à jour et nouveaux systèmes d’exploitation, traitement de texte antédiluvien, etc. À ce compte-là, pour un technophobe se piquant d’écrire, mieux vaut encore envoyer à l’imprimeur son texte gribouillé au crayon sur un morceau de nappe en papier, car la position médiane que j’ai décrite précédemment présente l’inconvénient supplémentaire de donner à la technologie, qui a désormais une âme, peut-être vindicative, l’opportunité de se venger…
C’est ainsi que les deux textes auxquels j’avais travaillé pour TINA 2 (le mien, dont je m’apprête à parler, et un entretien avec la spécialiste du cut-up Clémentine Hougue) ont finalement paru privés de leur mise en forme initiale, dont on voudra pourtant bien croire que j’y avais apporté le plus grand soin. Mais c’est là également que réside, au moins concernant ma fiction La cinquième blessure narcissique et demi (titre prémonitoire) ce fameux « HAPPY ACCIDENT » dont je veux parler : car maintenant qu’ont disparu les artifices typographiques (italiques, gras, notes, etc.) que j’avais introduits afin de suggérer les moments où l’I.A. était aux commandes de la rédaction du texte de ceux où je reprenais la main, l’ambiguïté malaisante (du moins de mon point de vue) propre à toute « création » en partie machinique devient, ou redevient, totale – qui a écrit quoi ? qui ou quoi écrit ? Et puisque l’exploration de ce malaise était, somme toute, la raison d’être de cette expérience (sidération or not sidération, tels sont les termes dans lesquels j’ai posé la question), je ne suis pas loin de croire que cela rend finalement celle-ci d’autant plus intéressante pour le lecteur.
Dès le départ, j’avais souhaité que le « making-of » du texte coécrit avec l’I.A. soit inscrit en filigrane dans le texte lui-même, mais pas de façon explicite : comme lorsque, vers la fin de la série de séquences mettant en scène David Bowie, la machine se met à parler par sa bouche – mais j’en ai déjà trop dit. Sauf pour mon préambule, dont je n’avais évidemment pas anticipé la nécessité, je ne fais d’ailleurs dans le présent post que me conformer à mon projet initial, qui était de réserver ce travail d’explicitation à une série d’articles sur TINA online. Aujourd’hui comme alors, je pense qu’il est plus intéressant de lire d’abord le texte, sous sa forme décidément marquée du sceau de l’indifférenciation, avant de poursuivre la lecture des quelques explications que je peux et voudrais donner à son sujet. Je poursuivrai néanmoins, le lecteur n’étant pas obligé de lire ce qui va suivre immédiatement, ni même du tout.
C’était précisément sur TINA online que j’avais pour la première fois, en 2024, tenté une « collaboration » avec la plus célèbre des I.A. génératives grand public. Pour le n° 2 de la revue TINA je n’ai plus voulu commander à l’I.A. une fiction « clé-en-main » pour commenter ensuite le résultat, mais plutôt créer à partir de des propositions de ChatGPT (qui bien sûr continuaient de répondre à des demandes bien spécifiques de ma part) un texte possédant, enfin je l’espère, sa valeur esthétique et poétique propre… La forme, du point de vue esthétique, se voulant d’ailleurs ici à la fois reflet et, là encore, commentaire du processus, puisque mon parti-pris principal aura été de « sérialiser » les variations sans nombre introduites par l’I.A. dans chaque nouvelle proposition fictionnelle faite en réponse à mes prompts, de leur donner, disons, un caractère musical. Ce qui m’a fasciné dans ces variations, en tant que profane – point sur lequel j’insiste car TINA a par ailleurs invité de nombreux artistes ou spécialistes ayant travaillé depuis longtemps sur et avec des I.A., en insiders qui savent mieux de quoi ils parlent –, est que la plupart des changements introduits par ChatGPT d’une version à l’autre ne répondent en rien, à ce qu’il semble, aux changements beaucoup plus limités (ou, devrais-je plutôt dire, d’ordre plus général) apportés à la requête elle-même. Bien sûr, nous savons tous qu’une I.A. générative est programmée de façon à prendre des initiatives ou faire des suggestions (ce qui revient à verbaliser ses possibles initiatives en amont). Mais dans le cas qui nous intéresse, ChatGPT m’a-t-il jamais proposé de changer la place du cendrier sur la table de la chambre d’hôtel, d’ajouter ou de faire disparaître une pile de magazines ou un bloc-notes posé à côté du téléphone, de décrire en des termes toujours différents l’effet rendu par le soleil d’un après-midi californien ou du Nouveau-Mexique filtré par (presque) le même rideau jaune épais ? Lui ai-je, a fortiori, demandé de le faire ? Non, évidemment.
Rien que pour cela, le profane que je suis, j’insiste là-dessus, peut se trouver sidéré. Ceux qui ne s’étonnent de rien, soit savent tout, ou du moins en savent beaucoup plus, soit sont juste trop cons. En ce qui me concerne, lorsque ChatGPT me déclare que David Bowie utilisait le cut-up pour échapper à ses biais inconscients quand il écrivait, puis ajoute, péremptoire : « Moi, je n’ai pas d’inconscient à court-circuiter » – eh bien oui, ça me sidère quelque peu. Sur ce chapitre de la sidération, j’ai écrit, de mes petites mains seul sans l’aide de la machine, le premier paragraphe du texte. J’ai tout de suite pensé, je ne sais trop pourquoi, à l’écrivain allemand Ernst Jünger qui, avant de devenir une espèce de Goethe-bis mâtiné de Borges mâtiné de Nabokov (pour le goût de l’entomologie) mort centenaire, avait fait l’admiration du jeune Hitler en dépeignant l’expérience de la Grande Guerre (la guerre totale) avec ce qu’il faut bien appeler de l’enthousiasme. Dans Orages d’acier (1920) bientôt suivi par La Guerre notre mère (« Le combat comme expérience intérieure », 1922), l’ancien lieutenant, engagé volontaire à un âge qu’on qualifie de tendre, décrit cette guerre fondée sur la destruction mécanisée, massive et indifférenciée, la mort distribuée sans discernement par la puissance de feu à une échelle industrielle, la décrit donc sans faux-semblants – cette honnêteté m’apparaît au fond plus dérangeante que ne le serait une idéalisation naïve à fin de propagande –, mais en y superposant des notions morales et héroïque propre à en faire l’équivalent d’une initiation chevaleresque, sorte de théâtre de l’absurde au service de la réalisation de soi. Il faut le lire, plutôt que les auteurs anti-guerre ou traumatisés, car je crois que l’absurdité de la guerre, sous sa forme moderne industrialisée, ne saurait être mieux décrite que par un tel homme, qu’elle ne dérange nullement.

Quel rapport avec l’I.A. ? Sans doute (si je veux faire ma propre exégèse) faut-il le chercher dans le sentiment d’élection, au sens religieux du terme, qui et que nourrit la frigidité émotionnelle assumée, l’absence d’empathie des actuels promoteurs de l’I.A. à outrance et du totalitarisme cybernétique qu’annonce son « déploiement » (terme militaire) tous azimuts. Plus c’est absurde, plus cela a du sens, tel est, comme dans les livres de guerre (et de jeunesse) de Jünger, leur message. Et en face nous (le Hoï Poloï) pensons nous en tirer en reprenant en cœur : « Sortons de la sidération ! »
TINA 2 – I.A. singularité, vie artificielle et sauve-qui-peut >>>>
