À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA :
Neue Hochstrasse, Berlin, Allemagne
Je suis dans ma rue, beaucoup de géométrie variable, d’immeubles en construction, des immeubles hors sujets. Il n’y a pas de ligne de conduite si ce n’est celle qui mène à mon atelier situé à deux rues de chez moi. J’en suis tellement fière que je prononce rarement le mot atelier sans le suffixe « à côté de chez moi ». Il n’est plus très courant de pouvoir aller travailler à pied.
Je baisse la tête. Des pavés en losange, des pavés à l’ancienne et des pavés années 90. Une ligne transversale, on pourrait croire à un vestige du mur de Berlin. La ville est traversée par un rempart fantôme. Là où le mur a séparé Berlin entre 1961 et 1989 ont été posés des pavés en cicatrice dans la fin des années 90. Ce n’est pas le cas ici mais l’esthétique a dû marquer.


Il y a une crèche. Une crèche juste en face de chez soi ce n’est pas donné à tout le monde.


Sur la porte d’entrée « Wir haben Plätze frei! » Il y a de la place.
Finalement c’est donné à tout le monde. Il y a des places en crèche.
Les gens ne se reproduisent plus à Berlin. Les gens ne se reproduisent plus. Quand j’ai eu mon premier enfant il fallait une chance inouïe pour trouver une place. J’avais eu une chance inouïe.
Vivre quelque chose puis son contraire me donne un avant-goût de fin de vie, c’est déroutant. Heureusement je connais le chemin pour aller à l’atelier.


Un Eckbar où je n’ai jamais osé rentrer.
Et puis un Eckkaffee, dans lequel je ne vais pas vraiment non plus. Ils sont tous les deux à la même hauteur de « Eck » (coin). Avoir un bar et un café, dans un quartier résidentiel, ce n’est pas donné à tout le monde.
Il faudrait que j’y aille plus souvent, dans mon café du coin, pour le remercier d’exister. Mais j’ai tendance à prendre mon café à la maison, ne rien dépenser dehors, ni même aller dehors, sauf pour aller dans mon atelier.
Quand je vais dans mon atelier, à deux rues, je prends la voiture à deux pas. Je dois emmener mon fils à l’école. J’ai choisi de ne pas mettre mes enfants à l’école en face de chez moi. Je voulais qu’ils parlent français. Et l’école française est de l’autre côté de la ville. Je ne prends donc jamais ce chemin à pied.
Les immeubles sont multicolores. En Allemagne c’est commun. C’est leur façon de ramener du soleil là où il manque. Jamais je ne m’y habituerai, ce serait dommage d’ailleurs.


Tiens, une façade enfin découverte. Elle a été en travaux environ tout le temps. Elle a des hiéroglyphes sur le balcon. Ni modée, ni démodée, ni intemporelle. C’est osé.


Au numéro suivant, les balcons sont en tôles. Des mosaïques Tetris ornent les portes d’entrée. L’immeuble a un rythme très apaisant.
J’adore regarder les immeubles avec mon fils ainé. Quand on marche dans la rue on choisit toujours un bâtiment préféré. Celui-ci aurait pu gagner. Nos critères de sélection n’ont rien à voir avec ce que les gens pensent être beau. Je ne sais pas qui sont les gens mais j’aime penser connaître leurs goûts. Et croire que les miens sont différents.
Mon fils et moi aimons les immeubles un peu carrés avec des petites fenêtres et des couleurs bien définies.
Les plus récents nous plaisent rarement.


Voici Laalia. Un café qui m’échappe. Il en existe plusieurs dans la ville, tous ouverts uniquement le soir. La lumière des néons aveugle la pièce remplie d’hommes qui jouent aux cartes et regardent la télévision. J’y suis rentré une fois. Je voulais demander un stylo pour écrire sur une voiture « excusez-moi j’ai abimé votre parechoc, voici mon numéro ». Jamais je n’aurais accompli cet acte héroïque si la voiture en question n’avait pas été garée en face du café. On était choqué de toute part. Eux de me voir rentrer et moi de me rendre.
Je reprends ma marche dans la Hochstrasse avant de tourner à gauche dans la rue de mon atelier, la Gerichtstrasse. La rue menait jadis au tribunal de haute justice (Hoch) autrement dit, celle des peines capitales. La dernière fois qu’elle porta bien son nom fut pour l’exécution d’une femme qui avait tué son mari en 1837. Elle fut trainée sur une peau de vache — je comprends enfin la gravité de l’insulte (aucune recherche internet n’a pu confirmer le rapprochement entre l’insulte et la coutume mais la coïncidence est troublante). Elle fut ensuite écartelée sur la place de l’église. L’église que je vois tous les jours depuis ma cuisine, ma salle de bain, mon lit.
Je tombe encore sur un café d’hommes. Spiel Spaß Dart café Bar lounge Internet café.


On arrive près de mon atelier. Werkstätten des Norden. C’est beau.
Je n’ai jamais regardé ma rue convenablement. Je pense trop à l’intérieur de ma tête, en voiture ou sur mon téléphone mais jamais face aux immeubles.
Le rez-de-chaussée est dépravé mais ça fait partie du cachet.
Dans la cour intérieure s’accumulent des couches de posters aux allures d’épiderme.


Les affiches vous disent où aller car les cours intérieures n’en finissent plus, I II III IV Kunst & Krebs tout droit.
Je passe devant mon atelier, cours III mais je n’y entrerai pas. J’ai rendez-vous chez un physiothérapeute cour IV.
Il y a de moins en moins d’ateliers à Berlin, les entreprises dérobent les rez-de-chaussée et bientôt tous les étages. Depuis 2 ans, la ville ampute son budget de subvention des ateliers d’artistes. Quant aux ateliers non subventionnés, leur loyer augmente tous les ans jusqu’à plus soif. La zone est menacée. Sauf si les artistes se mettent à donner des cours de yoga, des massages ou des cafés latté.
Soline Krug est autrice, compositrice et performeuse, diplômée de la weißensee kunsthochschule berlin.
Après avoir participé au programme artistique Goldrausch à Berlin, elle s’est installée à Shanghai où elle a animé avec Paul Devautour des séminaires post-diplôme de l’école offshore. De retour à Berlin, elle crée ses propres performances, joue avec Theater im Nu et compose pour le théâtre et d’autres artistes.
Elle prépare actuellement la publication de son premier roman.
–> IG @soline_krug
