Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 14 septembre 2018
Quelqu’un dit qu’il pourrait vivre toute sa vie une deuxième fois, je ne le crois pas. Je marche plus volontiers quand je ne sais pas exactement où je vais. Je garde les pièces étrangères dans la poche intérieure de ma veste. Il y a des situations auxquelles on n’a pas été préparé. Le monde ne se regarde pas, il s’invente. Je n’aime pas le train parce que je ne supporte pas voir le monde entier se secouer derrière les vitres. Quand on n’a rien, on n’est pas à ça près. Cette idée me rassure davantage qu’elle ne m’inquiète. Je ne me sens pas à l’aise dans les appartements où l’on entend les voisins respirer. La nuit, il m’arrive de fixer l’obscurité en silence. Je reconnais certains quartiers au bruit de leurs feux rouges. Je ne supporte pas la chaleur. J’observe ce qui est subtil, ce que nous avons caché à notre regard. C’est une manière d’accepter l’inattendu, le dérangement, errer dans l’inconnu en abandonnant nos certitudes. Le monde réel n’existe pas, c’est une illusion. Je me répète cette phrase certains matins sans chercher à la vérifier. Je ne ferme jamais complètement les rideaux. La musique de la radio se diffuse alentour comme des mauvaises nouvelles. Je regarde souvent les oiseaux avant de regarder les passants. Mon père m’a appris à reconnaître les arbres et les oiseaux. Je ne possède presque rien qui ait de la valeur. Je n’aime pas ce siècle. Je n’ai pas de forces, je ne peux que m’éviter moi-même. Je continue pourtant à sortir chaque jour comme si cela suffisait.
Je bois toujours la dernière gorgée d’un verre plus lentement que les autres. Je ne bois pas d’alcool, je ne supporte pas ça. Je préfère les bancs publics aux terrasses de café. Je regarde rarement les personnes qui me parlent droit dans les yeux. Je n’aime pas les montres numériques. Je laisse les portes se refermer toutes seules derrière moi. La chronologie est un dérivatif. Pour prouver qu’on a vécu, le seul vrai témoin, c’est notre absence. Je retiens plus facilement les odeurs que les saveurs. Je ne traverse jamais une place sans regarder le ciel au moins une fois. Je préfère les vêtements amples. Je crois que les objets savent patienter mieux que les hommes. Je ne termine presque jamais la lecture des journaux que j’achète. Je garde les bouchons de liège dans un tiroir de la maison, c’est une vieille habitude que je tiens de mes parents. Je ne comprends pas ceux qui veulent tout photographier. La photographie fabrique ses apparitions. Je n’aime pas les chaussures qui font du bruit sur les trottoirs. Lorsqu’il me prenait à partie, mon père faisait machinalement tourner son alliance autour de son index. Ce geste me revient parfois sans que je sache pourquoi. Lorsque j’entends rire devant ou derrière moi dans la rue, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on se rit de moi, que ce rire se moque de moi. Je lis les panneaux jusqu’au bout, même quand ils ne me concernent pas. Je pense que chaque trajet nous transforme. Je ne me résous pas à jeter un carnet à moitié rempli. Je suis allergique au pollen. Je m’arrête parfois pour écouter le vent entre deux immeubles.
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