Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 18 août 2018
Je garde les chaussures les plus confortables même lorsqu’elles sont usées jusqu’à la corde. Je préfère arriver trop tôt que devoir courir. J’admire la manière dont le soleil transforme le ciel en un bol vide. Je ne comprends pas les personnes qui disent qu’ils n’ont jamais le temps de ne rien faire. Je laisse souvent un livre ouvert plusieurs jours avant de reprendre ma lecture. À mes souvenirs se superposent bientôt ceux, plus récents, d’autres époques. J’identifie certaines maisons à leur odeur avant de reconnaître leur façade. Je garde les rideaux de ma chambre entrouverts même la nuit. Je pense que les arbres finissent par connaître les silhouettes qui passent devant eux chaque jour. J’alterne moments de désespoir et de bonheur profond. Je préfère les stylos qui bavent un peu plutôt que ceux qui glissent trop facilement. J’ai longtemps cru que les objets perdaient quelque chose lorsqu’on les déplaçait. Je me réfugie dans un perpétuel nuage de tabac. Je ne sais jamais où poser mes mains pendant une conversation. J’ai été suspendu avec obligation de soin. Je n’explique presque jamais ce qui m’arrive. Parfois je ne reconnais pas ma voix, un piaillement de vilain rongeur. Je regarde les toits plus souvent que les vitrines. Tout ressemble à tout, les choses sont infiniment répliquées, les formes se répètent à toutes les échelles. Je garde les enveloppes mais j’oublie les lettres. Un souvenir est une créature vivante, délicate et sensible. Je préfère les rues où l’on entend des oiseaux plutôt que des moteurs. Un éclat de chagrin sincère passe dans mon regard. Je détourne toujours les yeux lorsque quelqu’un pleure. Il faut regarder avec attention pour deviner, au milieu de l’étendue sans fin. Je n’aime pas les horloges qui font du bruit. Au milieu du silence, j’entends toujours le bruit de ma respiration et celui de mon cœur. Le cœur tambourinant d’un effort imaginaire. Je continue malgré tout à espérer des choses auxquelles je ne crois plus tout à fait.
Je bois toujours mon café avant qu’il soit complètement prêt. Je n’aime pas les longs couloirs sans fenêtres. Je m’installe presque toujours dos au mur lorsqu’il y a plusieurs places libres. Je respecte les personnes qui estiment que l’orthographe n’a aucune logique. J’ai longtemps pensé la même chose sans oser le dire. J’ai besoin de respirer mon air pour le comprendre. Je préfère les chambres où l’on entend vivre la rue. Je pense qu’il existe un lieu originel dans lequel la réalité et la pensée prennent forme. Je regarde souvent les cartes sans avoir l’intention de partir. Je postule que la réalité est discontinue, une granularité de l’espace-temps. Je trouve cette idée moins étrange que les certitudes. J’ai le goût amer des adieux. Je garde les clés de portes qui n’existent plus. Je me souviens d’un souvenir qui n’est pas le mien. Je ne cherche plus à savoir pourquoi certaines histoires me semblent familières. Je reste un moment pensif, manifestement ému, en proie à des émotions indéchiffrables et secrètes. Je n’aime pas répondre trop vite aux questions importantes. Je m’éloigne du monde et ça me fait peur. Je continue pourtant à marcher. Un souvenir n’est pas que l’empreinte d’un événement court ou long. Le perpétuel combat entre l’ombre et la lumière. Je crois que les lieux finissent par nous inventer autant que nous les traversons. Ma femme a les yeux d’un bleu inimaginable, un azur angélique qui semble sorti d’un récit mythologique. Certains regards demeurent plus longtemps que les visages. J’aime être tenté. Je me méfie des vies trop bien rangées. Ma mère est morte il y a un mois. À son âge, quand on a vécu si longtemps, des jours et des jours, c’est la nuit qu’on meurt. Depuis, le silence a changé de poids. Je me rappelle du murmure des adultes à travers la porte entrouverte, qui me réconfortait dans mon enfance. Je traverse les rues au feu rouge. Je ne suis jamais certain de marcher dans la bonne direction, mais il m’est devenu plus difficile encore de rester immobile.
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