#302/ Sur le banc (17), par Pierre Ménard


Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 18 août 2018

Je bois toujours mon café avant qu’il soit complètement prêt. Je n’aime pas les longs couloirs sans fenêtres. Je m’installe presque toujours dos au mur lorsqu’il y a plusieurs places libres. Je respecte les personnes qui estiment que l’orthographe n’a aucune logique. J’ai longtemps pensé la même chose sans oser le dire. J’ai besoin de respirer mon air pour le comprendre. Je préfère les chambres où l’on entend vivre la rue. Je pense qu’il existe un lieu originel dans lequel la réalité et la pensée prennent forme. Je regarde souvent les cartes sans avoir l’intention de partir. Je postule que la réalité est discontinue, une granularité de l’espace-temps. Je trouve cette idée moins étrange que les certitudes. J’ai le goût amer des adieux. Je garde les clés de portes qui n’existent plus. Je me souviens d’un souvenir qui n’est pas le mien. Je ne cherche plus à savoir pourquoi certaines histoires me semblent familières. Je reste un moment pensif, manifestement ému, en proie à des émotions indéchiffrables et secrètes. Je n’aime pas répondre trop vite aux questions importantes. Je m’éloigne du monde et ça me fait peur. Je continue pourtant à marcher. Un souvenir n’est pas que l’empreinte d’un événement court ou long. Le perpétuel combat entre l’ombre et la lumière. Je crois que les lieux finissent par nous inventer autant que nous les traversons. Ma femme a les yeux d’un bleu inimaginable, un azur angélique qui semble sorti d’un récit mythologique. Certains regards demeurent plus longtemps que les visages. J’aime être tenté. Je me méfie des vies trop bien rangées. Ma mère est morte il y a un mois. À son âge, quand on a vécu si longtemps, des jours et des jours, c’est la nuit qu’on meurt. Depuis, le silence a changé de poids. Je me rappelle du murmure des adultes à travers la porte entrouverte, qui me réconfortait dans mon enfance. Je traverse les rues au feu rouge. Je ne suis jamais certain de marcher dans la bonne direction, mais il m’est devenu plus difficile encore de rester immobile.